Ameimse reviewed La Pratique, l’horizon et la chaîne by Sofia Samatar
La Pratique, l'horizon et la chaîne
5 stars
"La Pratique, l'horizon et la chaîne" a confirmé, et même amplifié, tout le bien que je pouvais déjà penser des fictions de Sofia Samatar, dont la plume est à nouveau merveilleusement rendue par la traduction proposée par Patrick Dechesne. Dans son style, comme dans les thèmes traités, c'est une novella qui m'a particulièrement marquée.
Se situant dans un futur distant, "La Pratique, l'horizon et la chaîne" se déroule à bord d'une flotte spatiale entièrement organisée autour de l'exploitation de minerais trouvé dans l'espace. L'autrice débute ainsi son récit dans la Cale d'un de ces vaisseaux, où travaillent des personnes maintenues enchaînées en permanence. Parmi elles, un garçon est soudain arraché à ce dur quotidien qui a été le sien durant toute sa vie. On suit alors son arrivée dans les étages supérieurs du vaisseau, où il est accueilli par une professeure lui annonçant qu'il a été sélectionné dans le …
"La Pratique, l'horizon et la chaîne" a confirmé, et même amplifié, tout le bien que je pouvais déjà penser des fictions de Sofia Samatar, dont la plume est à nouveau merveilleusement rendue par la traduction proposée par Patrick Dechesne. Dans son style, comme dans les thèmes traités, c'est une novella qui m'a particulièrement marquée.
Se situant dans un futur distant, "La Pratique, l'horizon et la chaîne" se déroule à bord d'une flotte spatiale entièrement organisée autour de l'exploitation de minerais trouvé dans l'espace. L'autrice débute ainsi son récit dans la Cale d'un de ces vaisseaux, où travaillent des personnes maintenues enchaînées en permanence. Parmi elles, un garçon est soudain arraché à ce dur quotidien qui a été le sien durant toute sa vie. On suit alors son arrivée dans les étages supérieurs du vaisseau, où il est accueilli par une professeure lui annonçant qu'il a été sélectionné dans le cadre d'un programme universitaire : le voilà à quitter définitivement la Cale pour accéder à une éducation que d'autres organisent pour lui. Brutalement coupé de tous les liens sociaux qui ont jusqu'alors structuré sa vie, contraint à ce qui est considéré comme une forme d'ascension sociale par le personnel universitaire qui l'entoure, le garçon se retrouve à devoir se conformer aux attentes de ses supposé·es bienfaiteurices, au sein d'un espace où il n'a aucun repère.
À travers les points de vue situés du garçon et de la professeure, le récit dévoile peu à peu l'ampleur et les contours des inégalités qui structurent cette société du futur, explorant la diversité des formes prises par des rapports de domination qui se manifestent de façon plus ou moins directe et visible. Sofia Samatar prouve une nouvelle fois combien elle sait capturer et rendre compte de la complexité des rapports sociaux existant au sein d'une communauté. Dans cette flotte spatiale, non seulement tout le système repose sur l'exclusion et le travail des personnes enchaînées dans la Cale, mais le fait d'avoir pu accéder aux étages supérieurs ne place pas les ancien·nes de la Cale ou leurs descendant·es sur un pied d'égalité avec le reste de la population, les cantonnant à perpétuité dans un statut d'infériorité. Et si, dans les étages supérieurs, la majeure partie du temps les rapports de pouvoir s'expriment de façon feutrée, une mise au pas disciplinaire peut violemment ressurgir si quelqu'un·e s'éloigne de l'attitude et du discours attendus. À la hiérarchie explicite établie avec celleux de la Cale, se rajoute une hiérarchie tout aussi prégnante et implacable au sein de la population libre.
Le parcours particulier du garçon permet à Sofia Samatar de questionner le rôle joué par l'université dans une telle société. C'est en effet grâce à un programme universitaire qu'il quitte la Cale et c'est au sein d'une formation, où officie déjà la professeure avec laquelle il va nouer un lien, qu'il va évoluer. L'autrice montre combien, derrière l'illusion de dispositifs supposément progressistes, l'université constitue un outil parmi d'autres dans le maintien de l'ordre social dominant. Tout en soulignant l'ambivalence des postures adoptées par le personnel universitaire, l'autrice capture, notamment au cours d'une scène d'une grande puissance, l'ampleur et la brutalité de la violence épistémique à laquelle le garçon est confronté, se voyant dénier la qualité de sujet, réduit au rang de simple objet d'étude à propos duquel seuls sont jugés légitimes les discours professés par des spécialistes étudiant la population de la Cale à travers leur lorgnette académique et leurs théories. Tandis que le garçon apprend à se conformer, autant que cela lui est possible, aux attentes de ses interlocuteurices universitaires, la professeure suit elle son propre cheminement dans ce milieu dont elle veut obtenir la reconnaissance, tout en étant malgré tout consciente d'une certaine subalternité, puisque descendante d'un père né dans la Cale.
Pour autant, aussi inexorables et figés que paraissent les rapports de domination existant dans la société dépeinte, ce n'est pas une novella pessimiste : au contraire, elle esquisse peu à peu les bases d'un autre horizon possible. Au sein de la Cale, dans les modes de vie qui se mettent en place en dépit des contraintes, dans les solidarités qui s'esquissent, dans les croyances qui se construisent accompagnées par la figure du prophète, quelque chose existe et se développe, quelque chose qui échappe à l'emprise - et même à la compréhension - des classes dominantes. L'autrice explore et rend compte de la capacité d'agir de ces figures reléguées dans les marges, montrant comment elles s'inventent et se définissent en dehors des référents et des cadres de pensée de la classe dominante, à travers des façons d'être, de raisonner, de se représenter qui leur sont propres. Brisant ainsi la prétention au monopole du savoir et de la formation de l'institution universitaire, Sofia Samatar délivre un récit d'une densité et d'une puissance rare, qui marque et interpelle.
En filigrane, les lecteurices ont pleinement conscience que le cadre science-fictionnel choisi est une façon pour Sofia Samatar d'aborder des questions très contemporaines, concernant le passé esclavagiste comme le présent de la société capitaliste étatsunienne depuis laquelle elle parle. Dans ses remerciements de fin, elle le formalise expressément en reconnaissant notamment l'influence qu'a eue sur l'écriture de sa novella, l'essai "Les sous-communs. Planification fugitive et étude noire", de Stefano Harney et Fred Moten (bw.heraut.eu/book/150410/s/les-sous-communs). Ce faisant, elle inscrit "La Pratique, l’horizon et la chaîne" dans toute une tradition de la pensée critique noire étatsunienne, dénonciatrice du capitalisme racial et exploratrice des "lignes de fuite" par lesquelles un autre devenir peut se construire. D'ailleurs, en complément, je recommande la lecture de la recension, par Franck F. Ekué, de cet ouvrage, qui est parue dans le numéro de la revue Marronnages consacré au capitalisme racial : marronnages.org/index.php/revue/article/view/65/32 Je trouve qu'elle complète et enrichit d'une certaine façon la réception qu'on peut avoir de la novella.
Bref, une novella que je recommande chaudement !